Qui, alors qu’il discutait des efforts à faire chez nous pour l’environnement, ne s’est pas vu rétorquer un « mais de toute façon, nous on est une goutte d’eau, le problème, c’est les chinois mon ami ! », mettant fin à toute possibilité de débat ? Et, quand ce ne sont pas nos amis asiatiques qu’on accuse, on se ressaisit et on rappelle que « les ricains, c’est pas triste non plus ! C’est encore pire que nous, alors … ! ».

Ces idées reçues ne sont pas basées sur du vide, mais il n’empêche qu’elles sont fondées sur de nombreuses considérations erronées, en plus d’avoir en tant que telle des conséquences négatives : on se déleste de nos responsabilités, on se décourage et on ne fait rien.

Alors, le dérèglement climatique, à qui la faute ? Est-ce qu’en Belgique, on est juste une « goutte d’eau » ? La Chine pollue-t-elle énormément, et si oui, pourquoi ? Pour répondre à ces questions, une fois n’est pas coutume, on va s’intéresser à des faits et à des chiffres (même si c’est passé de mode) afin de démêler le vrai du faux. Cet article sera donc très concentré en chiffres et statistiques, mais pour ceux qui détestent ça, il y aura aussi des images pour mieux comprendre.

Emissions totales et émissions par personne

Comme tout le monde le sait, le dérèglement climatique est provoqué par des émissions anormales de gaz à effet de serre (le dioxyde de carbone [CO2] représente environ 75% du total, il faut aussi compter le méthane [CH4] et l’hémioxyde d’azote [N20]). Et quand on parle de réchauffement climatique, on aime pointer des responsables. Pour ce faire, le plus courant est d’employer des données concernant les émissions domestiques de gaz à effet de serre. Nous allons voir que ces données ne permettent pas d’avoir une image complète du tableau.

Qu’est-ce qu’une émission domestique de gaz à effet de serre ? La définition a son importance, car elle détermine la façon dont on mesure les émissions, et donc qui sera le « responsable ». Les émissions domestiques tiennent compte des transports intranationaux (quand on ne sort pas du pays), de l’industrie (électricité, chimie, pétrole, mines, etc.…), de la consommation domestique (chauffage, construction) et de l’agriculture (l’élevage en premier). En revanche, cela ne prend PAS en compte les émissions des produits que l’importe (viande, voiture, téléphone, vêtement, …), de la déforestation, du changement d’utilisation des sols (cultiver ou bétonner un sol fait qu’il ne séquestre plus de carbone), et on ne déduit pas non plus les émissions dues à la production d’un produit qu’on vend à l’étranger. Il est également remarquable qu’aucun pays n’est jamais tenu responsable pour les transports internationaux, qu’il s’agisse d’avions, navires, camions ou trains, car dès lors qu’on franchit une frontière, on ne sait plus à qui attribuer les émissions (du coup on les attribue à personne, logique).

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Carte du monde, illustrant les émissions domestiques totales de gaz à effet de serre par pays en 2014. Plus un pays est rouge foncé, plus les émissions domestiques totales de 2014 sont importantes à l’échelle du pays.

Si on regarde la carte des émissions domestiques annuelles de gaz à effet de serre, un constat s’impose : la Chine est le pays émettant le plus de gaz à effet de serre (GES, pour les intimes) sur son territoire, loin devant les États-Unis. Quelques chiffres (1 mégatonne = 1 million de tonnes) : la Chine, en 2016, a émis 10 150 mégatonnes d’émissions de GES (en équivalent CO2), soit 29,16% des émissions totales, tandis que les États-Unis se placent deuxième, avec 5311 mégatonnes, l’Union Européenne étant à 3500 mégatonnes, dont 101 pour la Belgique et 343 pour la France, sur un total mondial à 34 810 mégatonnes.

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Emissions domestiques de gaz à effet de serre par habitant par an (en tonne d’équivalent CO2). Les pays foncés sont ceux dont les habitants polluent le plus. Ces pays sont surtout situés en Europe, Amérique du Nord, en Océanie et en péninsule arabique (producteurs de pétrole et de gaz).

Notre pays passe donc pour un petit poucet comparé aux immenses pollueurs que sont les États-Unis et la Chine. Cependant, je ne vous apprends rien en vous disant que la population de ces pays n’est pas vraiment comparable. La Chine est en effet le pays le plus peuplé au monde, avec une population estimée à 1386 millions d’habitants, tandis qu’en Belgique on n’est que onze millions (120 fois moins, donc). Il est donc plus pertinent de se pencher sur les émissions par habitant, tout simplement parce que tracer une frontière autour d’un grand groupe de personnes et dire « eux, au total, émettent plus que nous » alors qu’on est moins nombreux, c’est un artifice absurde qui a pour but de se délester de ces responsabilités.

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Graphique reprenant les deux éléments essentiels pour comprendre les émissions domestiques de GES : la population, et les émissions par personne. Au plus un pays est à gauche, au plus ses habitants sont des pollueurs. Au plus le rectangle est large, au plus la population est importante. La surface du rectangle représente le total des émissions domestique du pays. Les micro-pays ne sont pas représentés. Les pays « Annex I », en rouge, sont ceux d’Europe, Océanie et Amérique du Nord.

Ce qui compte, c’est donc les émissions par personne, afin de pouvoir répondre à la question suivante : qui pollue le plus, le belge, l’américain ou le chinois ? Et là, les chiffres sont sans appels : les chinois émettent moins de gaz à effet de serre que les occidentaux. Les belges font partie des plus gros émetteurs, avec 8,88 tonnes de CO2 rejetée dans l’atmosphère par personne par an, contre 7,27 pour un chinois. A noter que d’autres pays, tels que l’Australie, le Canada et les États-Unis, polluent deux fois plus que nous par habitant, puisqu’ils se situent chacun entre 15 et 17 tonnes par personne par an. Les pays producteurs de pétrole font d’ailleurs encore pire : les qataris, koweïtiens ou saoudiens font pâlir les pollueurs occidentaux, avec respectivement 47.83, 25.81 et 19.66 tonnes d’émissions domestiques par personne par an.

Pour qui et pourquoi la Chine pollue-t-elle ?

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Evolution des émissions domestiques annuelles en Chine. Le graphique avec les émissions domestiques par habitant a sensiblement la même allure. Les émissions explosent réellement à partir de la fin des années 1960.

Déterminer des responsables de la pollution atmosphérique en se basant sur les émissions domestiques pose un problème : des pays « usines » (exportateurs) endossent les émissions de pays « consommateurs » (importateurs), et cela fausse les calculs. Ces calculs sont particulièrement faussés depuis que l’activité industrielle, particulièrement énergivore et donc polluante, a été délocalisée dans des pays où la production coûte moins cher à partir des années 1970, tandis que les pays européens tendent à devenir des « économies de service ». Si l’on observe bel et bien une baisse des émissions domestiques en Europe, c’est donc surtout parce que des usines ont fermé, tandis qu’à l’inverse les émissions chinoises ont explosé en parallèle de l’industrialisation.

Or qui dit industrie, dit économie, emploi, et pollution. En délocalisant l’activité industrielle, l’Europe a perdu une partie significative de sa production de richesse réelle, ce qui pourrait expliquer la croissance qui ne redémarre pas et le chômage structurel. Mais d’un autre côté, on a la chance d’avoir un air à peu près respirable, des métiers moins pénibles et des produits de consommation (vêtements, alimentation, multimédias, voitures) très abordables comparé à il y a quelques décennies.

La Chine, pays vers lequel une partie significative de l’industrie s’est délocalisée, n’y trouve pas que des désavantages, loin de là. Cette industrialisation a en effet permis l’émergence d’une classe moyenne chinoise, une augmentation globale des revenus, et des « progrès » tels que l’électrification ou encore la démocratisation des voyages à l’étranger (pour les 2-3% d’ultrariches chinois uniquement). Le revers de la médaille, c’est l’air devenu irrespirable et toxique, une dépendance croissante à l’énergie fossile importée (la Chine éprouve des difficultés à s’approvisionner en pétrole et gaz), des conditions de travail inhumaines et des inégalités toujours plus importantes.

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Graphique illustrant l’évolution de la part d’émissions de gaz à effet de serre importées (ou exportées) par rapport aux émissions domestiques de gaz à effet de serre. Ainsi en 2014, 13,26% des émissions de la Chine sont dues à l’exportation de produits, tandis que les émissions réelles de la Belgique sont 92,13% supérieures aux émissions domestiques. En additionnant ces émissions importées, on obtient l’empreinte carbone par pays, qui se base sur la consommation et pas sur la production.

Malgré ces avantages dont profitent les chinois, il serait malhonnête de les tenir pour seuls responsables de leurs émissions domestiques. Comme le graphique l’illustre, la Chine est en effet un pays « exportateur de GES ». Concrètement, cela veut dire que la Chine produit des biens polluants, et les exporte vers les pays riches (l’Europe étant le premier client de la Chine), afin que ces derniers puissent consommer massivement à prix réduits. Ainsi, 13,26% des émissions domestiques chinoises ne sont pas dues à la consommation chinoises, faisant baisser encore plus leur part de responsabilité. Le fait d’exporter des émissions fait baisser l’empreinte carbone des chinois, qui ne profitent pas des biens de consommation qu’ils produisent.

Le plus remarquable, c’est surtout ce qui se trouve de l’autre côté de la chaîne : les pays « développés », eux, importent massivement des émissions de GES. On profite donc de biens de consommations peu chers, sans avoir à supporter les effets négatifs de la pollution et surtout, sans en être tenus pour responsables.

Et c’est bien ça, le problème. L’unité de mesure des politiques environnementales étant les émissions domestiques, les pays riches n’ont même plus besoin de déployer de grands efforts pour baisser leurs émissions domestiques : la mondialisation (voulue par l’Union Européenne) s’en charge très bien. Ainsi, l’Union Européenne se vante d’avoir atteint ses « objectifs climatiques » peu ambitieux avec de l’avance, car on ne tient pas compte de l’empreinte carbone, qui elle ne cesse d’augmenter.

Or, déplacer la pollution ne la fait pas disparaître ! C’est pourtant ce qu’on semble faire, et cela a tendance à faire empirer la situation, car la production d’énergie, nécessaire à la production, est plus propre en Europe qu’en Asie, qui est grandement dépendante du charbon pour produire de l’électricité, ce qui pollue 2 fois plus que le gaz naturel. Ce jeu hypocrite, qui consiste à laisser l’activité se délocaliser et s’attribuer les mérites d’une « transition écologique » qui n’existe pas, est donc dangereux et irresponsable, car il nous détourne du problème tout en laissant la situation s’aggraver.

Une responsabilité historique de l’Occident

Les émissions chinoises demeurent malgré tout importantes, puisque la Chine est responsable de 30% des émissions annuelles domestiques mondiales. En revanche, l’augmentation de ces émissions est toute récente, puisqu’elle date des 50 dernières années, tandis que l’Europe a vécu sa Révolution Industrielle il y a deux siècles. Or, quand on sait que les gaz à effet de serre restent dans l’atmosphère des dizaines d’année, on comprend qu’il faut plus en vouloir à nos ancêtres qu’à nos contemporains par rapport à la situation actuelle du réchauffement climatique. Si l’Europe et les Etats-Unis n’avaient pas abondamment pollué durant tout le XIXème et XXème siècle, on ne parlerait pas de dérèglement climatique* aujourd’hui !

*L’expression dérèglement climatique est préférée à celle de réchauffement climatique, car les conséquences des émissions de GES ne sont pas un simple réchauffement de la température globale, mais bien une perturbation de tous les cycles biogéochimiques qui entraînent des phénomènes météorologiques extrêmes, qui vont des canicules aux vagues de froid en passant par les ouragans et les épisodes pluvieux anormaux.

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Graphique illustrant l’évolution des émissions cumulées par région/pays. Ainsi en 2016, 28% des gaz à effet de serre d’origine anthropique émis depuis 1751 l’ont été aux États-Unis, 25% dans l’Union Européenne (à 28) et seulement 11% en Chine.

Il est donc nécessaire de se pencher sur les émissions passées pour comprendre quels pays sont responsables de la situation aujourd’hui. Car ce sont ces émissions, dues à la production industrielle, qui ont permis le développement des pays. Ainsi, on peut dire qu’au plus un pays a pollué dans son passé, au plus il est riche et développé aujourd’hui. Le graphique ci-dessus nous montre de façon assez éloquente que les premiers à avoir pollué, ce sont les européens, en particulier les britanniques, et malgré les très importantes émissions annuelles de la Chine et de l’Inde aujourd’hui, nous avons tellement pollué dans le passé que nos pays demeurent responsables d’une part bien plus importante des gaz à effet de serre encore présents dans l’atmosphère.

S’il y a bien lieu de s’inquiéter du potentiel de pollution des pays émergents (Chine, Brésil, Inde, …), qui pourraient un jour polluer autant que nous, on ne peut les tenir pour responsable de la situation climatique actuelle. On peut donc s’intéresser à comment faire en sorte que l’ensemble de l’humanité ne se mette pas à polluer autant que nous, puisque cela signifierait notre arrêt de mort et poserait de gros problème d’approvisionnement énergétique, mais cette question pose des problèmes éthiques et économiques, que je ne traiterai pas dans cet article. Dans tous les cas, avant d’accuser d’autres pays, il est urgent et nécessaire de réduire les émissions en s’attaquant à leurs causes : la consommation excessive des plus aisés, en particulier en Occident.

Le lien entre richesse, consommation et pollution

Le concept d’empreinte carbone nous le rappelle : la pollution ne peut simplement être comprise et observée au travers des émissions domestiques de GES, qui dépendent de la production et pas de la consommation. Or, dès lors qu’on cherche un éventuel lien entre la richesse d’un pays (mesurée en PIB réel/habitant) et son empreinte carbone, un constat nous saute aux yeux : au plus on est riche, au plus émet de GES. Pourquoi ?

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Graphique illustrant le lien entre PIB par habitant et émissions domestiques par habitant. L’épaisseur des points représente la population du pays. Les échelles des axes sont logarithmiques pour plus de clarté.

Tout simplement parce que la richesse signifie l’accès à la consommation. Les pays riches sont ceux où l’on trouve le plus de voitures, le plus de chauffage, le plus de gaspillage alimentaire, bref le plus de consommation en général. Or, la consommation appelle la production, et la production entraîne la pollution. Comme nous l’avons vu, les pays européens réussissent un tour de force puisqu’ils délocalisent la production mais augmentent leur consommation. On aurait donc tort de croire que les européens sont sur la voie de la transition écologique : ce qu’on fait, c’est déplacer la pollution, mais en consommant toujours plus, on cause toujours plus d’émissions de GES.

Pollution par décile
Empreinte carbone en fonction de la richesse. Au plus on est riche, au plus notre empreinte carbone est élevée, et vice versa.

Selon Oxfam, une personne qui fait partie des 10 % des habitants les plus riches au monde émet en moyenne 60 fois plus qu’une personne faisant partie des 10 % les plus pauvres. Ce ratio passe à 200 lorsqu’on compare les 1% les plus riches aux 1% les plus pauvre. On peut observer la même dynamique au sein d’un pays : En France, les 10% les plus riches ont une empreinte carbone 8 fois supérieure à celle des 50% les plus modestes.

On a donc la preuve qu’être privilégié (et consommer en conséquence) entraîne forcément des émissions de GES plus importantes. Si nos politiques environnementales se veulent efficaces et ambitieuses, ce que nos dirigeants ne cessent de déclarer*, elles ne remettent cependant jamais en question le nœud du problème : la consommation. Nos dirigeants se contentent en effet d’annoncer une « transition énergétique », en promettant de produire de l’énergie toujours plus verte. Mais jamais il n’est question de réduire le trafic aérien, l’importation de viande, la natalité. Ce sujet est cependant épineux car taxer la consommation polluante impacte en particulier les pauvres, auxquels on ne propose pas d’alternative, tout en laissant les plus aisés consommer et polluer en paix. Inciter les gens à adopter un mode de vie moins polluant et plus responsable ne peut donc simplement se faire à coups de taxes carbone et autres fiscalités punitives.

*On peut néanmoins en douter, au vu de l’attitude de la délégation belge en ce début de COP24 : Deux jours après la marche pour le climat, la Belgique se dissocie des ambitions européennes

Peut-on augmenter la richesse d’un pays (croissance économique), et en même temps faire de l’écologie ? Les gouvernements belges et français en semblent convaincus. Pourtant, au vu des liens très étroits entre richesse et empreinte carbone, la décroissance (qu’on peut aussi appeler frugalité ou sobriété heureuse) semble plus que jamais nécessaire pour atteindre des objectifs climatiques ambitieux.

Quelques faits à retenir :

  • La méthode de calcul classique des émissions, qui se base sur ce qu’un territoire émet, est obsolète. Se reposer sur l’empreinte carbone et la consommation est beaucoup plus pertinent.
  • L’empreinte carbone du belge est de 17,06 tonnes par an par personne en 2014, contre 6,31 tonnes pour un chinois et 15,98 tonnes pour le belge de l’an 1990. Les belges polluent donc bien plus que les chinois, et leur empreinte carbone augmente ou stagne au fil du temps.
  • L’Union Européenne et les Etats-Unis ont émis, dans leur histoire, plus de la moitié de l’ensemble des émissions de GES mondiales, contre 11% seulement pour la Chine.
  • Les émissions domestiques chinoises explosent, mais c’est notamment parce que l’activité industrielle se délocalise chez eux, et donc les émissions de GES.
  • La pollution est inséparable de la consommation. Vivre dans l’abondance, cela signifie forcément avoir une empreinte carbone élevée.
  • Ceux qui polluent le plus sont ceux qui subissent le moins les conséquences du dérèglement climatique et, à l’inverse, les plus petits pollueurs en subissent le plus durement ses conséquences.

H.F.B.

Sources et bibliographie :

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