Depuis quelques années, la légende du colibri circule au sein des milieux écologistes et altermondialistes et est la base d’une vision du monde assez particulière. La voici :

Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit :

« Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? »

Le colibri lui répondit alors : « Je le sais, mais je fais ma part. »

La légende raconte que chaque animal se sentant alors concerné, « fit sa part », chacun à sa manière et que la forêt fut sauvée. [1]

Cette légende est une sorte de fondement spirituel pour le mouvement des Colibris, mené par Pierre Rabhi. Il n’est bien entendu pas le seul à porter le message quasi-prophétique du petit colibri, qui « propose une révolution » en commençant par « nous changer nous-même ». Le colibri est en effet la source d’inspiration de nombreux mouvements tels que « Ça commence par moi » qui appellent chacun à faire sa part.

Bien que séduisante de prime abord, la légende du colibri sous-entend que qui que je sois, si je fais ma part, alors les autres en feront autant instantanément et que le monde ira tout de suite mieux. Cette façon de concevoir l’action comporte de nombreux défauts. Nous allons en effet voir que le colibri n’incite jamais à mener une action suffisante, efficace et éclairée, et que ce mode de pensée détourne notre regard des vrais problèmes tout en déculpabilisant ceux qui font partie du problème.

Beaucoup d’écologistes reprochent à ceux qui critiquent des initiatives, des mouvements ou des idées qui se revendiquent écologistes, que cela est une perte de temps et qu’il faudrait plutôt s’unir plutôt que se tirer dessus entre gens du même camp. Notre objectif n’est pas de détruire les Colibris, mais de montrer que ce mode de pensée comporte des failles et qu’il existe par conséquent des erreurs à ne plus commettre lorsqu’on souhaite agir pour l’environnement.

Individualisation de l’action

L’Anthropocène, c’est la nouvelle ère géologique dans laquelle nous sommes entrés, et qui est caractérisée par une modification biogéochimique des écosystèmes terrestres par les activités humaines. En bref, c’est un bouleversement écologique à l’échelle de la Terre que nous avons engendré en quelques décennies, via une industrialisation croissante de la société, une extraction exponentielle des ressources naturelles et une modification du climat et de la biosphère dans son ensemble. Nous vivons, pour une grande majorité d’êtres humains, sous un même régime, que l’on peut appeler la « civilisation thermo-industrielle ». Mondialisation, libéralisme, capitalisme, extractivisme, industrialisme, croissance… Autant de termes qui pourraient être apposés sur des stratégies nombreuses et diverses qui, mises en œuvre simultanément, ont une même conséquence : la destruction de la planète. Alors, est-il décent d’affirmer que la planète sera sauvée si chaque humain, éboueur comme médecin, boulanger comme trader, chauffeur de bus comme patron de multinationale, réduit son « empreinte écologique » ? Est-il décent et audible de demander à une mère de famille de faire ses courses dans un magasin bio alors qu’elle vit dans un 30m² avec 2 enfants et 1800€ par mois ?
Non, ce ne sont pas les individus, pris séparément, qui ont causé l’incendie. Non, tout le monde ne peut pas être un colibri. Oui, ce discours est violent pour les plus fragiles et est inoffensif pour les plus puissants, car il demande à des individus qui vivent parfois la privation au quotidien d’adopter la « sobriété heureuse », c’est-à-dire, dans les faits, d’êtres pauvres et heureux à la fois. Les responsables du saccage peuvent donc dormir sur les deux oreilles…
Et au final, cela concorde parfaitement avec l’idéologie libérale, qui veut que chaque individu soit seul responsable de ses actes et de leurs effets sur son environnement. Voilà en quoi la « doctrine Rabhi » ne menace d’aucune façon la civilisation industrielle et ses organisateurs.

Histoire actionnaire

En faisant chacun à sa manière, on ne va nulle part

Ce sont des rouages, une logique, une culture et une idéologie qui détruisent la planète. Certains ont intérêt à ce que ce système reste en place, et d’autres en sont victimes. On ne peut pas sauver la planète en demandant aux pyromanes de devenir des pompiers et aux victimes de bien vouloir éteindre le feu des pyromanes, tout en occultant les rapports de force, les classes sociales, les moyens matériels de chacun ainsi que l’échelle des responsabilités. C’est une stratégie perdante, qui plus est moralisatrice et condescendante, puisqu’elle est généralement émise par des gens issus de classes plutôt aisées, en destination de tous, et ce y compris les classes populaires qui sont par définition déjà dans une forme de sobriété.
Maintenant imaginons que Patrick mange beaucoup de viande, qu’il travaille pour Monsanto mais qu’il troque sa Peugeot 306 contre un vélo pour ses trajets quotidiens. Il dira : « Je fais ma part ». Imaginons aussi que sa voisine, touchée par le discours du Colibri, décide d’acheter ses légumes à la ferme d’à côté plutôt qu’au supermarché, tout en étant PDG d’Amazon. Elle dira certainement « Bah je fais ma part ! »

Interdiction pailles
Mais que veut dire « faire sa part » ? C’est là que se trouve l’ambiguïté du Colibri. Revenons à nos travailleur-se-s de chez Monsanto et Amazon. Le premier a déjà la chance d’habiter assez proche de son lieu de travail pour y aller en vélo. La seconde considère comme un effort éco-citoyen de troquer ses courgettes de Carrefour contre celles de la ferme locale. Mais en alimentant des entreprises (Amazon et Monsanto) qui sont parmi les plus mortifères du monde au regard de leur impact environnemental et social, ils font aussi « leur part » dans l’accroissement et le maintien d’une économie destructrice.
Pire encore, ils ne remettent pas cet état de fait en cause. Ainsi, alors que les véritables responsables continuent leur massacre environnemental, les individus se sentent culpabilisés par leur impact individuel, et tentent tant bien que mal d’ajuster leur mode de vie pour se sentir plus éco-responsables, alors que la civilisation industrielle basée sur le profit, la compétition et le consumérisme, elle, continue de prospérer. La seule avancée positive qui découle de cette attitude colibriste se fera au bénéfice de l’individu, qui, convaincu d’avoir fait une bonne action pour la planète, aura pansé son sentiment d’impuissance quotidien face au dérèglement du monde. La transition est dès lors morale et intérieure, mais il n’y pas là l’ombre d’une réduction de l’empreinte écologique, même minime, de la civilisation industrielle.

N’oublions pas pourquoi il y a un incendie

Et c’est bien là qu’est le problème majeur du « colibrisme » : il participe au renforcement de l’idée déjà largement reçue selon laquelle c’est aux consommateurs de faire des efforts pour que notre monde change de façon positive. L’idée est que « si tout le monde arrêtait d’acheter, alors plus personne ne produirait ». Ce n’est donc plus le producteur qui est responsable, mais celui qui ne le boycotte pas !

Bien entendu, il est trop facile de dire que toute la responsabilité incombe aux industriels, de la même façon qu’il est trop facile de dire que tout est de la faute des consommateurs qui ne font aucun effort. Nous ne défendons pas ces points de vue, car chacun profite, à sa manière, de ce mode de vie confortable basé sur le profit pour les uns et sur la consommation pour les autres.

Le problème est qu’en faisant peser tout le poids des responsabilités sur l’un ou sur l’autre, on en oublie les causes qui ont mené chacun à agir de façon aussi destructrice pour l’environnement et pour l’humanité. Beaucoup de consommateurs prennent la voiture et mangent n’importe quoi parce que la publicité leur bourre le crâne, et que notre société n’est pas organisée de telle façon à ce que chacun ait le temps de rouler à vélo, faire son potager, cuisiner sain et dormir 9 heures par jour. De l’autre côté, l’économie n’est pas non plus conçue pour qu’une entreprise qui soit socialement utile et respectueuse de l’environnement puisse survivre, car seul le profit détermine si une entreprise a lieu d’être ou pas. Dans le cadre d’une compétition perpétuelle, les producteurs sont condamnés à produire de façon polluante et insoutenable, et donc moins chère, ou à disparaître.

Deni ENR 2
« – A ton avis, quelle est la plus puissante de nos ressources renouvelables ? – Le déni. »

Les Colibris semblent se considérer comme responsables de l’état du monde contemporain, et donc capables à eux seuls d’opérer un changement concret et positif, chacun à son échelle et à sa manière. Cette conception de l’environnementalisme oublie le système dans lequel nous sommes tous plongés, et ne semble pas vouloir s’engager à grande échelle, prônant plutôt une approche spirituelle de la révolution qui ramènera le monde sur de bons rails. L’idée principale est que le système en place est la conséquence de principes et valeurs qui ont colonisé nos esprits, et qu’en changeant de système de valeurs, alors le système se corrigera de lui-même.

Il est vrai que nous ne pouvons pas espérer construire une société meilleure sans prôner des valeurs telles que l’entraide et la solidarité, la justice, la sobriété, l’esprit critique, etc… Mais nous ne pouvons pas oublier que si les gens sont souvent égoïstes, consuméristes ou naïfs, c’est aussi parce que la civilisation conditionne les esprits. C’est aussi oublier qu’il existera toujours des personnes qui ne voudront jamais opérer de changement, par ignorance ou par intérêt personnel, ou qui ne pourront tout simplement pas le faire, et qu’il ne suffira donc jamais de leur demander gentiment de faire un effort. C’est pourtant ce que fait Pierre Rabhi lorsqu’il s’entretient avec des PDG ou des ministres : il leur prêche la bonne parole et leur demande de faire un effort. Mais tout le monde ne peut pas être un colibri, car les changements qu’ils est urgent et nécessaire de mettre en place ne peuvent pas l’être au sein de notre système politique et économique.

Ce que l’on peut faire

Loin de n’être que dans une logique de déconstruction des mythes, il importe également de construire des stratégies. Nous avons jusqu’ici tenté d’éclairer les facettes problématiques de l’écologisme Colibri. En résumé, on peut en déduire que le Colibrisme est une forme d’environnementalisme libéral, inoffensif pour les véritables responsables et inaudible pour les plus vulnérables, culpabilisant et individualiste, et enfin, inefficace. Car si l’espoir doit être le moteur de l’action, l’espoir du colibri se fonde sur une incantation d’ordre irrationnel qui consiste à penser que « si tout le monde fait comme moi » le monde ira mieux. Dans les faits, une minorité de gens de bonne volonté font de leur mieux pour réduire leur empreinte écologique personnelle, mais au final le monde vivant va de plus en plus mal. Dès lors, il nous faut passer à la vitesse supérieure et envisager d’autres manières d’agir, si tant est que notre motivation première est de faire cesser la destruction du monde naturel, et pas juste de neutraliser nos contradictions quotidiennes entre nos actes et nos paroles afin de se donner bonne conscience.

Premièrement, identifions la cause des maux. Est-ce juste le capitalisme ? Non. Il fait partie du problème bien sûr, mais il serait trop simpliste de considérer que la fin du capitalisme signera la trêve avec la nature. Est-ce l’humanité ? Non. Ou en tout cas, pas en tant qu’espèce. Les humains ne sont pas intrinsèquement destructeurs de l’environnement [2]. Est-ce la quête de croissance, de profit, de confort ? Sans doute, ou en tout cas assez significativement. Comme le disait Kenneth Boulding, « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. ». En effet, dans un monde aux ressources finies et aux exutoires (lieux où finissent les déchets) inextensibles, une société qui extrait toujours plus de ressources et remplit l’atmosphère et les exutoires naturels de ses déchets ne peut que s’effondrer. C’est une réalité physique.

La civilisation thermo-industrielle, qui carbure aux énergies fossiles, transforme le vivant en plus-value matérielle et exploite une majorité d’humains au profit de quelques uns, voilà la machine qui anéantit la vie sur Terre. L’extinction de masse, ou plutôt l’extermination de masse, ne pourra être freinée que lorsque nous affronterons physiquement la machinerie qui détruit les forêts, vide les océans, crame du pétrole et du charbon, et bétonne les terres. L’ONU nous dit qu’il ne nous reste que 2 ans pour agir de manière considérable pour le climat. Qu’est-ce que cela implique ? Que nous signions des pétitions et que nous réduisions par-ci par-là nos consommations de produits néfastes ? Ou est-ce que cela implique une révolution totale dans notre manière de concevoir la vie, l’économie, la politique ? Il sera nécessaire de régler les problèmes environnementaux en réduisant drastiquement notre confort de vie et en remettant en cause le développement d’une société ex-natura qui se nourrit de la destruction de la nature.

Il faut déclarer la guerre à ceux qui veulent que rien ne change, à ceux qui cultivent le climatoscepticisme ainsi qu’à ceux qui défendent de fausses solutions. Il n’y a plus de solution facile, plus de « changements à la marge » possibles. Comme le veut un slogan d’Extinction Rebellion, « L’espoir meurt, l’action commence ! ». Alors organisons-nous, informons-nous, résistons et développons une culture de résistance, et faisons la part belle à une diversité de tactiques, afin de mettre fin à la destruction de la vie sur Terre.

 

Par Harold Fitch Boribon et Piero Amand

[1] – Keyoha : il est intéressant de noter que la version de la légende publiée sur le site de Pierre Rabhi ne reprend pas le dernier paragraphe, peut-être n’est-il pas si optimiste !

[2] – Voir l’article de Piero Amand sur ce blog : Non, l’humanité n’a pas toujours détruit l’environnement

Pour aller plus loin, lire : Jean-Baptiste MALLET in Le Monde Diplomatique, Le système Rabhi, août 2018 (en accès libre) (de nombreux articles lui ont fait suite)

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