Extraits du livre « Radicalité : 20 penseurs vraiment critiques« , publié aux éditions l’Échappée en 2013, qui condense les présentations de 20 penseurs, dont Jacques Ellul. La pensée de Ellul y est présentée par Jean-Luc Porquet, et résumée ici par les grandes « idées » de Jacques Ellul.


Penseur iconoclaste, Jacques Ellul (1912-1994) est à la fois libertaire et protestant. Anticommuniste mais spécialiste de Marx. Et le seul, en France, à avoir mené durant 50 ans une critique en profondeur du « progrès » technique. […] Il est considéré aujourd’hui comme un précurseur de la décroissance.

Dans les années 1930, Jacques Ellul se pose cette question: « Si Marx vivait aujourd’hui, quel facteur déterminant aurait-il identifié dans la société? ». Pour lui, ce n’est ni l’économie, ni le politique: c’est la technique. Ellul dit « la technique », et jamais « le progrès technique »: il pense en effet que le progrès technique n’est pas vraiment un progrès. Il critique radicalement la notion même de progrès. Mais qu’est-ce que la technique? Ellul la définit de manière très simple: c’est « la recherche de la méthode la plus efficace ». Comment détermine-t-on la méthode la plus efficace? Généralement, par des calculs, menés par des experts et des spécialistes. Lesquels ne recherchent jamais, par exemple, la méthode la plus harmonieuse…

L’idée-force d’Ellul sur la technique ? Il dit qu’elle est devenue une force autonome, un processus sans sujet: elle s’autoalimente, s’auto-accroît, l’homme n’a plus de prise sur elle. Nous vivons selon lui dans une « société technicienne », et non pas seulement dans une «société industrielle», une « société postindustrielle », une « société de consommation », ou même dans la « société du spectacle » telle que l’a définie Debord (dont il se sentait très proche). Cette « société technicienne », Ellul l’a étudiée dans trois maîtres livres : d’abord La Technique ou l’Enjeu du siècle (1954), puis la clef de voûte de l’œuvre, Le Système technicien (1977), et Le Bluff technologique (1988). En 1977, il note que quelques chose de nouveau s’est passé: jusque-là nous étions dans une « société technicienne », et voilà que nous sommes entrés dans un « système technicien ». Selon lui, c’est l’informatique qui a tout changé: en permettant à tous les sous-ensembles de la société (ferroviaire, aérien, administratif, etc.) de s’interconnecter, elle a fait émerger un vrai système, au sens mathématique du mot, c’est-à-dire un système qui a sa propre cohérence et qui est régi par ses propres règles. […]

Dans l’œuvre abondante d’Ellul, si certaines analyses ont vieilli ou sont devenues aujourd’hui des évidences, nombre d’entre elles restent aussi percutantes que pertinentes. En voici une brève sélection, qui figurent parmi les plus fortes et les plus actuelles de l’auteur.

La première, c’est que la technique rend l’avenir impensable. Elle va si vite que les prévisionnistes n’ont plus grand-chose à faire: non seulement on ne sait pas du tout dans quel monde on sera dans vingt ans, mais même celui de demain matin n’est pas très sûr. […]

Deuxième idée: la technique n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle est toujours, d’après lui, ambivalente. « Il n’y a pas des techniques de paix et des techniques de guerre, en dépit de ce que pensent les bonnes gens. » […] Le vieil argument selon lequel la technique n’est pas mauvaise en soi, et que tout dépend de la manière dont l’homme l’utilise ne tient donc pas: l’un des caractères majeurs de la technique est qu’elle est « résolument indépendante » et qu’elle « élimine de son domaine tout jugement moral ».

Troisième idée: la technique s’auto-accroît en suivant sa propre logique. Et l’homme suit le mouvement. La technique s’accroît d’une manière presque mécanique. Comment par exemple a-t-on abouti aux OGM? Ils en résultent de la conjonction de deux techniques : le microscope électronique […], et les progrès de la génétique. En se rejoignant, ces deux branches de la recherche ont permis de manipuler le vivant : les chercheurs se sont engouffrés dans cette nouvelle voie. C’est ainsi, par croisement, ensemencement mutuel, que les techniques progressent : « Ainsi, presque sans volonté délibérée, par la simple combinaison de données nouvelles, il y a des découvertes incessantes dans tous les domaines et, bien plus, des champs entiers, jusqu’alors inconnus, souvent s’ouvrent à la technique parce que plusieurs courants se rencontrent. » […] Ellul rappelle cette loi énoncée par le chercheurs américain Gabor, qui lui paraît être « la loi fondamentale de la civilisation technicienne » : « Ce qui peut être fait, le sera. »

Quatrième idée: la technique crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques. Contre le stress dû à la vie moderne, les somnifères. L’insécurité due à la concentration humaine dans les mégapoles ? Des caméras de vidéosurveillances partout. Les relations humaines se dégradent ? Des stages de relations humaines en entreprises pour réapprendre à se parler. La technique permet d’extraire énormément d’énergie ? Du coup elle crée une société extrêmement énergivore. Mais les énergies fossiles s’épuisent. D’où le recours à l’énergie nucléaire. Laquelle produit des déchets. Mais on va les enterrer à Bure. Pour 100 000 ans, prétendons : les générations futures se débrouilleront…. Bref, à chaque fois que l’on règle un problème technique, on génère un nouveau problème technique que la technique promet toujours de résoudre. Dogme technicien qui relève de la pensée magique: « On finira bien par trouver une solution ! »

Cinquième idée: les problèmes techniques n’apparaissent dans la conscience collective que lorsqu’ils sont devenus inextricables et massifs. C’est le cas de la pollution par exemple. On sait qu’aujourd’hui chacun d’entre nous a dans le sang de nombreuses traces de produits chimiques (retardateurs de flamme, par exemple). Que les rivières de France sont polluées aux PCB. Que les nanoparticules sont en train de se répandre sans contrôle aucun. Que plus personne ne peut rien contre le bruit ambiant (automobiles, avions, climatisations, etc.) Qu’à cause des pollutions et nuisances diverses la biodiversité s’effondre. Sommet du genre « inextricable et massif » : le réchauffement climatique, avec son cortège de « solutions » techniques inefficaces (protocoles de Kyoto, marché carbone, enfouissement du CO2).

Sixième idée: la technique n’a que faire de la démocratie. Chacun de nous a constaté que nucléaire, OGM, téléphone portable et tutti quanti ont fait irruption dans nos vies sans débat ni processus démocratique. Quand on fait remarquer aux techniciens que tous ces « progrès » techniques passent par-dessus la tête du citoyen sans qu’il soit consulté, ils reconnaissent que cela pose problème et promettent de faire un effort afin de…mieux informer le citoyen.

Septième idée: la technique est devenue une religion. Ellul explique comment après avoir tout désacralisé, elle est devenue elle-même sacrée. Il est aujourd’hui interdit de critiquer la technique, la science, la recherche, la croissance.

Huitième idée: la technique renforce l’État, qui lui-même renforce la technique. Ellul formule une critique virulente de l’État, lequel est souvent perçu comme le garant des libertés publiques, l’arbitre impartial qui protège les citoyens contre les intérêts privés. Mais, dit-il, l’État n’est autre qu’un énorme organisme technique, qui ne fonctionne que sur l’expertise, la technicisation, la recherche et le développement (et qui finance d’ailleurs à 45% la recherche). Ceux qui voient en lui notre seul recours contre le « système technicien » s’illusionnent. Et de moquer «ce merveilleux organisme idéal, incarnation du Droit et de la Justice, faisant régner une douce égalité sans suppression ni répression, favorisant les plus faibles pour égaliser les chances, représentant l’intérêt général sans léser les intérêts particuliers, promouvant la liberté de tous par une heureuse harmonie, insensible aux pressions et aux luttes d’intérêts, patient sans être paternaliste, libérant tout en étant socialiste, administrant sans faire de bureaucratie, apte à promouvoir des activités nouvelles de régulation et de concertation, sans prétendre imposer sa loi, de façon à permettre aux acteurs sociaux de maîtriser librement les conséquences du progrès technique » ! En bon libertaire, Ellul l’affirme : « Jusqu’ici, l’État a été, quelle que soit sa forme, socialiste ou non, un organisme d’oppression, de répression, d’élimination des opposants, de constitution d’une classe politique qui gouverne à son profit … » S’il a toujours déconseillé aux écolos d’entrer en politique et de partir à la conquête de l’appareil d’État, c’est bien parce qu’il est persuadé que s’en remettre à celui-ci pour tenir les rênes de progrès techniques et en maîtriser les nuisances ne pourrait conduire « immanquablement qu’à une société cent fois plus oppressive ». Et rien de pire, selon Ellul, que ce rêve d’un gouvernement mondial pour sauver la planète du réchauffement climatique (auquel adhèrent nombre d’écologistes) : ce gouvernement vers quoi nous entraîne la technique ne pourrait être, dit-il, que technocratique et totalitaire.  

Neuvième idée: les transnationales sont des enfants de la technique. On dit souvent que la technique a été le moteur de la croissance économique, mais en fait, l’inverse est tout aussi vrai. […] Accuser de tous les maux le marché, et ne voir en la technique qu’un instrument au service du capital glouton, relève donc selon lui d’une erreur d’optique. C’est le « progrès » technique qui, devenu facteur autonome, domine la structure économique.

Dixième idée: une société technicienne a besoin de propagande. Dans son livre Propagandes (dont Guy Debord avait dit grand bien), Ellul relève que le citoyen d’aujourd’hui est bombardé d’informations généralement parcellaires, instantanées, décousues, décontextualisées. Par conséquent, ce flux crée en lui le besoin d’être « propagandé », c’est-à-dire qu’on lui fournisse une cohérence, des jugements de valeurs et une vision générale des choses. L’afflux d’informations engendre une demande de propagande, laquelle constitue une menace de type totalitaire, non parce qu’elle serait l’apanage des régimes totalitaires, mais parce qu’elle a tendance à tout absorber.

Onzième idée: la publicité et le bluff technologique sont les moteurs de la société technicienne. Dans Le Bluff technologique, Ellul note un renversement: jusque dans les années 1980, la publicité servait de stimulant économique, mais aujourd’hui elle est devenue le moteur même du système technicien. « Il y a production d’objets toujours renouvelés, de haute technologie, mis à la disposition d’un public qui ne voit pas très bien à quoi cela pourrait lui servir, mais qui est prêt à réagir en consommateur obéissant. Il faut faire consommer en masse les produits de haute technologie. En effet, ceux-ci sont la clef du développement économique tout entier. »

Douzième idée: la technique uniformise toutes les civilisations. La vraie mondialisation, c’est elle. Importée d’Occident, la technique gagne le tiers-monde et « dissocie les formes sociologiques, détruit les cadres moraux, fait exploser les tabous sociaux ou religieux, désacralise les hommes et les choses, réduit le corps social à la collection d’individus ». Apportant avec elle un style de vie, un ensemble de symboles, une idéologie, bref, une civilisation, elle détruit les vieilles civilisations: « Le simple contact entre le pot de fer et le pot de terre, malgré les meilleurs intentions possibles de ce dernier. »

Treizième idée: la technique épuise les ressources naturelles. Vérité que refusent de voir en face les techniciens, et qu’avait énoncée Bernard Charbonneau, l’ami d’Ellul, lequel la rappela maintes fois par la suite: « On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini. » Dès 1954, dans La Technique…, Ellul met en garde: « Les techniques épuisant au fur et à mesure de leur développement les richesses naturelles, il est indispensable de combler ce vide par un progrès technique plus rapide: seules des inventions toujours plus nombreuses et automatiquement accrues pourront compenser les dépenses inouïes, les disparitions irrémédiables de matières premières (bois, charbon, pétrole…et même l’eau). » Ellul ne rêve guère à l’âge d’or et à la nature originelle: « Il n’y a pas d’harmonie dans la nature. » Il ne partage pas non plus ce rêve technicien de l’homme colonisant l’espace et s’installant sur d’autres planètes: « Toute colonisation entraîne un double désastre, celui du colonisé, celui du colonisateur. » Après avoir épuisé la Terre, l’homme doit-il en faire autant sur d’autres planètes? Peu lui chaut ce programme… « Revenez donc sur Terre et travaillez donc à rendre cette Terre humaine, vivable, harmonieuse. Car telle est notre seule issue. La Terre est notre seul lieu. Retrouvez la joie de la Terre. Au lieu de la haïr à cause de ses catastrophes, et de la détruire par l’exploitation insensée de l’agro-industrie, des ressources minières et des hydrocarbures, au lieu du gaspillage délirant de ces richesses lentement accumulées pendant des millions d’années et que nous épuiserons en quelques décennies, regardez cette patrie, ce jardin, ce lieu fait pour l’homme, à sa mesure, et non pour sa démesure .» Notre tâche est simple: cultiver et garder ce jardin. Mais nous sommes en train de le dépecer. Après le pétrole, le gaz de schiste, et ainsi de suite…

Avant-dernière idée: la technique a avalé la culture. Celle-ci est loin de « l’image ridicule que les technologues s’en font ». Elle n’est pas simple accumulation de connaissances. Elle « n’existe que si elle soulève la question du sens de la vie et de la recherche des valeurs ». Mais aujourd’hui (et encore plus avec Internet) on confond culture et documentation. Etre cultivé, ce n’est pourtant pas avoir la possibilité de pouvoir consommer informations et « produits culturels » à foison. La culture exige de la lenteur, ce qu’interdit justement notre époque technicienne emportée par l’accélération. […] Et l’enseignement lui-même a changé de nature: il ne s’agit plus de l’« imprévisible aventure dans l’édification d’un homme », mais de profiler ce dernier pour qu’il soit utile à la société technicienne.

Dernière idée: la technique prétend fabriquer un homme supérieur. […] Le principal danger de la technique consiste en ceci, dit Ellul: elle menace la liberté de l’homme. L’homme l’a créée pour se libérer, mais elle sert aujourd’hui à l’asservir. Le « progrès » technique est devenu le progrès de la soumission. Par conséquent, la première chose à faire, c’est de prendre conscience des chaînes qu’il nous impose. Critiquer la technique, c’est exercer sa propre raison. On dit souvent que ceux qui critiquent la technique sont des obscurantistes. Au contraire: ce sont ceux qui croient béatement en la technique, en sa capacité infinie à régler tous les problèmes, qui ont une pensée magique. Ellul insiste sur le fait que la technique est avant tout recherche de puissance, et préconise la recherche de non-puissance: la liberté de l’homme consiste à savoir se fixer des limites, et sa sagesse à comprendre que « l’amitié est l’attaque la plus radicale qui puisse être portée contre la technique ».

 

• Pour aller plus loin :

– Article de Usbek & Rica, « Les ennemis de la machine » : https://usbeketrica.com/article/les-ennemis-de-la-machine

 

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