Au travers de ces lignes, nous voudrions revenir sur un événement peu glorieux du militantisme belge ; un de plus. Ce vendredi 2 octobre 2020, nous étions conviés – nous qui avons la chance d’être inscrits dans la toile atomisée du militantisme – à un briefing en vue d’une action d’occupation sensée se dérouler tout le week-end. Dans un premier temps enthousiastes à l’idée qu’une nouvelle action se profile après des mois de confinement des luttes sociales, nous nous sommes rendus sur place afin d’élucider la nature de cette action. Car, forcément, peu d’informations nous avaient été communiquées jusque-là, si ce n’était le lieu de rendez-vous et quelques vagues indices sur les motivations de cette action.

Arrivés sur place, l’ambiance était très calme. Les gens semblaient attendre religieusement le début de la soirée. On remarque très peu de têtes connues. On nous enjoint alors à nous regrouper par groupes affinitaires (ce qu’on aurait fait de manière spontanée dans tous les cas). Puis, une longue soirée se déroule durant laquelle quelques personnes, 3 ou 4, se passent la parole l’une à l’autre pour expliquer aux participant-es, sagement assis-es sur le sol, les plans qu’iels avaient élaborés pour mener l’action. « Plan A, Plan B », « Scénario A, Scénario B » : tout avait l’air d’avoir été calculé, chronométré, séquencé. Puis, on nous annonce qu’il faut être un nombre bien précis de personnes dans chaque groupe – exceptions à la marge tolérées, ouf – afin que les organisateurs-trices (sans qu’on ne sache alors vraiment qui iels sont) puissent nous attribuer des « rôles ». En effet, chaque groupe s’est vu désigné une tâche bien particulière, qui nécessiterait un certain nombre d’agents exécutants. Car en fait, c’est de cette manière que les organisateurs-trices nous considéraient : des exécutants. Du moins, c’est comme ça que nous l’avons ressenti du début à la fin : dépossédés de notre propre capacité à agir et à nous organiser, nous devions suivre à la lettre ce qui avait été prévu en amont, et ce, sans nous.

Bref, longue soirée de briefing, au cours de laquelle, on ne vous le cache pas, notre enthousiasme s’est vu sauvagement malmener. Vers la fin de la soirée, une question trottait même dans la tête de certain-es d’entre nous : « Qu’est-ce que je fous là ? ». Rester ou partir ? En effet, il était légitime de se demander à quoi bon participer à cette farce. Car outre le cadrage relativement rigide qui avait été mis en place par une organisation obscure en ce qui concerne les « rôles » auxquels chaque groupe devait gentiment s’assigner, on nous annonçait également, de manière assez surprenante, que pour pouvoir participer il fallait également respecter un « consensus d’action », qualifié de manière plus ou moins assumée de « non-violent ». Comme un air de déjà-vu… Pour rappel, un consensus, c’est selon le Larousse un « accord et consentement du plus grand nombre, de l’opinion publique »1. Or, dans le cas de cette action – comme bon nombre d’actions organisées par des structures militantes – le fameux « consensus d’action » était imposé par le petit nombre d’organisateurs-trices, dont on ne sait toujours pas d’où iels tirent leur légitimité (bon, on nous taxera sans doute de malhonnêteté car on découvrira finalement par nous-mêmes que cette action s’inscrit en fait dans la campagne « Inéos Will Fall »), sans tenir compte de l’avis des participant-es. Paradoxal nous direz-vous ; autoritaire nous leur répondons.

Bref, le bruit cours que cette action aurait pour objectif – et pas des moindres – d’installer une Z.A.D (Zone à Défendre) sur le site concerné. Pour le coup, c’est plutôt une bonne nouvelle. Mais la manière dont l’action avait été présentée, avec ses zones d’ombres, ses organisateurs-trices peu transparent-ess, et leur manque manifeste d’expérience dans le milieu des ZAD nous laisse dubitatifs à tout le moins. Car en ce qui concerne la ZAD d’Arlon, seule et unique ZAD en Belgique à ce jour, ses occupant-es peuvent se targuer d’avoir réussi à la faire vivre depuis bientôt un an, avec une stratégie qui a clairement fait ses preuves : occuper de manière joyeuse et libre un terrain, en invitant tout le monde (militant-es mais aussi habitant-es du coin) à venir s’y rencontrer, y créer des liens de confiance, manger des repas et dormir toustes ensemble, laisser libre cours aux initiatives et à la créativité des participant-es. Et aussi, bien sûr, défendre autant que possible le lieu. Mais rien de tout ça n’a semble-t-il inspiré les organisateurs-trices de cette action, qui ambitionnaient pourtant d’occuper « le plus longtemps possible » (sic) la zone, afin d’empêcher un projet destructeur pour l’environnement (la construction d’une usine de plastique à base de gaz de schiste par l’entreprise Ineos2) d’advenir sur une des dernières zones vertes du port d’Anvers. Sauf que d’une part, la manière dont était pensée cette action nous laissait dire que cela n’aboutirait probablement pas à une ZAD, mais plutôt à une énième manifestation-spectacle qui n’aurait en aucun cas instauré un rapport de force efficace. Mais en plus de ça, les organisateurs-trices nous ont avoué que la Police était au courant de notre action depuis mercredi déjà. Tous ces ingrédients mis ensemble, cela donnait un cocktail que l’on pourrait appeler « Échec salé et prêt-à-déguster pour militant-es désabusé-es ».

Finalement, après discussion avec quelques autres participant-es, nous décidons de rester, afin de nous faire un avis par nous-mêmes, malgré nos nombreux doutes sur le potentiel de voir une ZAD s’implanter ce week-end au port d’Anvers. Et la suite des événements nous donna malheureusement raison…

Arrivé-es tôt le samedi matin, nous sommes une grosse centaine de personnes à débarquer sur la zone. Chaque groupe semble être bien discipliné, et commence à installer son matériel : tonneaux, lock-on et arm-block sont disposés aux entrées de chaque route pour les militant-es qui ont choisi le rôle de chair à canon : ce seront elleux que les flics délogeront et arrêteront en premier (en théorie).  D’autres grimpent dans les arbres, ou creusent des tranchées pour empêcher les blindés de passer. Mais aucune coordination entre les différents groupes. Aucune stratégie non plus n’a vraiment été discutée dans le cas où la Police voudrait intervenir. Ce qui avait été prévu, c’était que les personnes « lockées » à l’entrée de chaque route puisse freiner l’arrivée de la Police, le temps que d’autres grimpent dans les arbres. Sauf que cela ne s’est pas vraiment passé comme prévu…

Alors que la Police menaçait d’intervenir, on nous proposa vaguement et de manière totalement informelle de participer à une petite réunion stratégique. Peu de gens y participent vu que la plupart des gens n’étaient même pas au courant de la tenue de cette réunion. Pourtant, c’est bien notre stratégie collective face à une potentielle intervention policière qui aurait dû nous mobiliser en priorité. On essaye alors de sonder ce qui s’est dit durant cette réunion, et la seule chose qui a apparemment été décidée par le petit groupe sera d’installer des tripodes en plus des rangées de arm-block et de lock-on, et surtout, de « rester non-violents ». En gros, on fait ce qui était prévu : faire en sorte que la Police ait le plus de mal à nous arrêter. Que cela dure le plus longtemps possible. Bah oui, faut bien faire durer le plaisir… Mais pas question de ralentir leur arrivée, et encore moins de les empêcher de venir. Mais plutôt de nous laisser arrêter, un-e par un-e. Sans résister. Avec le moins de dignité possible, donc.

Vers 11h-12h, quelques policier-es arrivent sur zone pour faire des photos de nos installations, et nous avertir qu’ils vont nous déloger. Ils ajoutent qu’« ils ne seront pas violents si on ne l’est pas non plus ». Logique nous direz-vous. Sauf que la Police n’est pas là pour nous faire des câlins non plus, mais bien pour nous évacuer et nous arrêter. Mais personne ne les a empêchés de passer : iels sont venus comme chez s’iels étaient elleux. Ensuite, quand iels sont repartis, tout le monde a attendu patiemment à son poste. Comme des poulets qui attendent leur tour à l’abattoir. La Police fini alors par revenir vers 13h, accompagnée d’un huissier cette fois, afin de nous annoncer qu’il fallait maintenant partir au risque de nous prendre des amendes considérables. Une fois encore, personne ne les avait empêché d’entrer ! Cette fois-là, iels sont venus à 15 flics environ, et profitant de notre complaisance totale à leur égard, une cinquantaine d’autres flics ont débarqué dans la foulée. Sans se faire prier, iels commencent à déconstruire minutieusement nos quelques installations, à descendre les gens des arbres, à déloger les personnes attachées aux arm-block / lock-on, sans que personne ne réagisse, n’oppose la moindre résistance, ou ne conteste même leur présence sur les lieux : c’était comme si tout ça était normal, que c’était prévu dans le « plan ». Même le cœur de la stratégie, à savoir freiner l’arrivée de la Police pour permettre aux grimpeur-euses de monter dans les arbres avait complètement foiré.

Voilà donc que l’action mourrait sous nos yeux. Désespéré-es que nous étions de voir l’apathie générale qui avait envahi les corps. La soumission qui se lisait dans la non-réaction des participant-es. L’absence de solidarité et de cohésion, qui nous rendait atomisé-es, livré-es aux mains de la Police pour les heures suivantes. En fait, se faire arrêter était prévu, planifié. On était parti là-bas avec ce paramètre en tête : nous allions dans tous les cas nous faire arrêter. Les participant-es avaient intégré cette donnée, depuis le briefing de la veille déjà, dont la moitié concernait le moment où les flics nous arrêteraient. On nous avait même conseillé de ne surtout pas contrarier les flics. Pire, de « rester poli-es » ! (sic) Car tout acte de résistance, même minime envers la police serait considéré comme un acte de rébellion. Nous devions nous laisser faire. Nous laisser emporter par l’institution policière. C’était comme ça. L’action devait se terminer comme ça.

Et l’illusion de voir une nouvelle ZAD advenir sur ce lieu pris forme. En fait, malgré tout ce qui aura été dit, il n’a jamais été question de ZAD ce week-end-là. Il a surtout été question de manifester notre impuissance. De mettre en scène les corps pour les rendre visibles aux yeux des médias de masse et victimes de l’arbitraire de la Police (et encore, on en a à peine entendu parler). Une fois de plus. Montrer que l’on ne voulait pas des projets de merde des grandes industries, que nous étions attaché-es à préserver un peu de verdure, mais pas à n’importe quel prix non plus. Car quand même, nous n’allions pas rester là trop longtemps ! Il fallait bien retourner travailler ou étudier pendant la semaine. S’occuper des enfants. Rentrer à la maison, chacun dans notre coin, avec l’impression d’avoir agi. Le monde devait continuer, outre ce non-événement, cette énième manifestation de l’écologie-spectacle, qui ressemble davantage à un petit moment de divertissement entre cadres de la société marchande qu’à une véritable démonstration de notre volonté d’en finir avec ce monde de merde.

Désolé-es camarades, mais si vous voulez vraiment que « Ineos will fall », il va falloir reconsidérer cette manière d’agir. Car l’écologie ne peut pas gagner si elle se traduit par ce genre de péripéties, auxquelles sont habitués nos adversaires. Car oui, l’État et le capitalisme s’accommodent parfaitement de ces gesticulations. Ils en ont l’habitude. Ils ne nous craignent pas quand nous nous livrons ainsi dans la gueule du loup. Mais encore faut-il que nous sachions vraiment ce que l’on veut. Alors nous vous posons cette question, cher-es camarades non-violent-es : désirez-vous réellement en finir avec la destruction du monde ? Et surtout, comptez-vous vous en donner les moyens ? Si la réponse est oui, alors il faudra comprendre que cela ne sera pas une promenade de santé. De ma courte expérience dans les luttes sociales et écologistes, j’ai déjà pu attester de la détermination et de la brutalité dont étaient capables l’État et sa police face aux militant-es. Face à celleux qui veulent changer le monde. Et une chose est sûre : ils nous considèrent comme leurs ennemi-es. Et ils ne nous laisseront aucun répit. Il ne s’agit donc pas d’être violent-es pour le plaisir ou par principe, tout comme il ne s’agit pas d’être non-violent-es de manière aveugle et dogmatique. Mais il s’agit plutôt de répondre à la violence de ce système. De ne plus nous laisser exploiter, empoisonner, arrêter, matraquer, frapper, mutiler, tuer. Il s’agit de dire stop, avec tous les moyens à notre disposition. Car le monde brûle, et on ne l’éteindra pas avec des mots-doux.

Pour terminer, je crois nécessaire d’ébaucher un horizon pour nous rendre véritablement efficaces face à ce monde qui englouti chaque jour un peu plus les possibilités de vivre paisiblement : l’écologie consiste en une réappropriation. Du monde, de la terre, du temps, de ce à quoi nous tenons. L’écologie c’est une lutte, qui ne se laisse pas faire, et qui permet à chaque individu d’exprimer sa capacité à agir sur le monde, à tisser des relations avec les autres et avec son milieu. L’écologie consiste à recomposer des mondes où humains et non-humains coexistent, sans domination et sans exploitation.

Chaque action que nous ferons désormais devra alors s’inscrire dans ce paradigme : l’écologie n’est pas un jeu (c’est la Police d’Arlon qui l’a dit, comme quoi). C’est une reconsidération de notre rapport au monde. Une rupture avec nos dépendances au capitalisme, à l’État, au spectacle. Une lutte contre les artisans de la mort, dont fait partie Inéos. La non-violence dogmatique, face à eux, ne peut rien. Car leur paradigme, c’est la violence. La violence envers le monde des vivants, envers nos corps. Laissons donc jaillir notre rage envers ce monde. Sans nous laisser dicter ce qui est bon de faire ou de ne pas faire. C’est à chacun-e d’entre nous de déterminer, après avoir pesé le pour et le contre, jusqu’où nous sommes prêt-es à aller, et par quels moyens nous voulons y aller.

Gardons donc au moins cette liberté. Celle des modalités de nos gestes, de nos actions. Épanouissons-nous dans la lutte, en laissant tomber les dogmes et les fausses oppositions telles que violence / non-violence. Laissons libre cours à notre imagination pour composer le monde que nous voulons. Et battons-nous, ensemble. Ne nous laissons plus faire. Car la guerre est en cours, et nous sommes en train de la perdre.

Des camarades écologistes.

Sources :

1 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/consensus/18357

2 Vous retrouverez tous les détails liés à la campagne INEOS Will Fall sur le site https://ineoswillfall.com

Pour creuser les tranchées d’un autre monde :

[ TW : les sources suivantes proviennent du site Floraisons, média écologiste radical, qui diffuse également des positions transphobes ]